
PIERRE DE L’OPERA
Quelques-uns déposèrent des portraits de lui, peau mate, regard franc, sourire chaleureux, barbe
et tignasse sombre. Quelques-autres des bougies, blanches, corps cylindriques et gras, flammes
vacillantes.
D’autres encore des fleurs solitaires, pâles et modestes, aux pétales délicats,
dépourvues de parfum. Au pied de son arbre. Près de l’abri bus de la station « Opéra ». Vingt
ou trente se regroupèrent autour de ces offrandes éphémères, de ce mémorial improvisé. Des
invisibles. Des crève-la-faim. Des sans-abris. Des comme lui. Ceux-là restèrent silencieux,
changés en statue de marbre, emmurés dans leur stupeur. Leurs chiens, quand ils en avaient,
s’aplatirent sur le trottoir, tête posée entre les pattes avant, geignant parfois en sourdine.
Puis, d’autres arrivèrent. Nombreux. Beaux manteaux, belles écharpes. Escarpins noirs et souliers
vernis. Sortis en grappes de l’opéra-théâtre. Par la petite porte. Celle marquée « Entrée des
artistes ». Des pas comme lui. Des hauts de gamme. Des virtuoses. Des prodiges.
Instrumentistes talentueux. Voix puissantes, chaleureuses, uniques. Ceux-ci s’étirèrent peu à
peu en cercle derrière les premiers les entourant ainsi de chaleur et de bienveillance.
Tous étaient là pour lui.
Tous étaient là pour lui rendre hommage.
Dans un silence respectueux,
faisant fi des agressions sonores environnantes nées de la vie urbaine.
Qu’importaient les ronflements de moteurs, les claquements de portières, les coups de klaxons, les rires, les vociférations… il régnait en ce lieu une Paix surnaturelle !
Pierre de l’opéra était mort ! Deuxeuros était mort !
En musique. Dans sa chambre d’hôtel. Emporté par la grande faucheuse alors
qu’il écoutait sur un téléphone portable prêté par un ami la Danse Hongroise Numéro 5 de
Brahms.
Quelle tristesse ! Quelle injustice ! Quel écoeurement ! Car si l’intelligence de
l’homme, sa gentillesse, son talent rassemblaient à cet instant autant de personnes, son destin
cruel n’était pas non plus étranger à faire grossir les rangs.
Comment peut-on survivre dans la
rue durant tant d’années et s’éteindre brutalement dans le confort simple d’un hôtel propret ?
La question était sur toutes les lèvres, l’incrédulité dans tous les regards. Le groupe s’élargit.
D’anonymes, de curieux. On se passait de bouche à oreille, en chuchotant, quelques mots
essentiels.
Qu’est-ce qu’il y a ?
C’est Pierre…
Pierre… de TikTok ?
Oui… Enfin… Pierre de l’opéra ! Il est mort !
Non ? Deux-euros est mort ?
Mon Dieu, balbutia une vieille dame les larmes aux yeux, hier matin encore il m’aidait
à porter mon sac de courses jusqu’au pied de mon immeuble.
Et il y a trois jours à peine il me chantait « bon anniversaire » dans le hall de la gare,
murmura une jeune femme. C’était tellement beau. J’ai posté la vidéo sur les réseaux
sociaux.
Tout le monde le connaissait et l’appréciait dans le coin. Il était tellement serviable !
Tellement sympathique ! Susurra une habitante du quartier.
Savez-vous qu’il parlait plusieurs langues ? Anonna un baryton de l’opéra.
Vraiment ?
Dont le chinois ! Surenchérit le paroxyton.
Peut-être, reprit un homme à l’allure dégingandé, un voile de tristesse dans le regard,
peut-être, mais c’est la langue de la musique qu’il parlait le mieux. La musique
l’habitait. C’est pour en entendre encore et encore qu’il s’était installé ici, près de
l’opéra, près de l’entrée des artistes. Il… Comment dire ? Il cueillait des bouquets de
notes chaque fois qu’il le pouvait, chaque fois que la porte s’ouvrait. C’était son
bonheur ! Et quand on le laissait de temps en temps assister aux répétitions, il exultait !
Tu parles de lui joliment, lâcha à voix haute une plantureuse jeune femme qui se tenait
au premier rang, tu le connaissais donc bien ?
Nous nous étions rencontrés depuis peu et il commençait juste à m’enseigner le piano.
A la gare.
Moi au contraire je le connaissais depuis longtemps, reprit la fille balayant l’auditoire
de ses yeux chagrins, mais je me rends compte que je ne savais pas grand-chose de lui,
de son passé.
Puis elle se tut, ramena son regard sombre sur les bougies, les photos, les fleurs. De longues
secondes s’écoulèrent avant qu’elle ne relève la tête.
Je m’appelle Sylvie. C’est moi qui ai fait l’annonce de son décès sur les réseaux sociaux.
C’est moi qui suis à l’origine de ce rassemblement. Et maintenant je souhaiterais que
nous nous rendions, le plus nombreux possible, à l’endroit où Pierre exerçait son talent.
Je compte sur vous tous.
Ceux qui étaient assis se levèrent. Ceux qui étaient debout se secouèrent. Tous tournèrent le dos
au mémorial et se mirent en marche.Quelques-uns avancèrent silencieux, emmurés dans leur peine.
Quelques-autres cheminèrent en écoutant Chopin, Beethoven, Haydn ou Mozart sur leur
téléphone portable. D’autres encore, moins nombreux, firent le chemin, accompagnés de la
Danse Hongroise Numéro 5 de Brahms.
Vingt ou trente progressèrent en discutant de lui, de
son grand coeur, de son talent, mais aussi de sa façon simple et directe de quémander deux euros
aux personnes qu’il croisait afin de pouvoir se payer l’hôtel, afin de rester digne.Rares furent les marcheurs qui parlèrent d’autres choses ou de leur propre vie. Ils n’étaient pas venus là pour ça.
Ils étaient venus rendre hommage à leur frérot, à leur ami, à la mascotte de leur ville, à un
artiste… Il fallut au cortège une bonne demi-heure pour atteindre la gare des Bénédictins et
pénétrer dans le hall. Là, au milieu de la salle des pas perdus, sur un rectangle de parquet sale,
le piano électrique les attendait. Muet. Orphelin. Ils s’en approchèrent, l’entourèrent comme ils
l’avaient fait précédemment pour l’arbre-mémorial. Mais cette fois, Sylvie vint se positionner
au centre du cercle, tout près du tabouret. Elle prit la parole.
Voici environ quatre mois, Pierre s’est assis devant ce piano et s’est mis à jouer. Il
adorait la musique mais n’avait jamais pratiqué le moindre instrument. Il s’est assis, a
posé ses doigts sur le clavier et… s’est lancé. Il a tâtonné sans doute mais il a persévéré
faisant deux fois par jour au moins le chemin que nous venons de faire afin de retrouver
son piano.
Et il a appris. Autodidacte de génie. Prodige. Il a appris ! Et désireux de
partager, de faire plaisir, il commençait même à enseigner à d’autres. Chaque jour, à
certaines heures, profitant de l’acoustique exceptionnelle de la coupole, il transformait
la gare en salle de concert, offrant aux voyageurs des récitals improvisés empreints de
poésie et de générosité.
La jeune femme sortit de sa poche une photo de Pierre souriant à belles dents. Elle la déposa
sur le piano avant de reprendre :
C’est en musique que depuis quatre mois Pierre reprenait sa respiration. C’est en
musique qu’il se réparait, qu’il redonnait un sens à sa vie. C’est en musique qu’il créait
du lien.
Ici même. Il enchantait les gens de passage mais aussi de nombreux
Limougeauds qui ne fréquentaient la gare que pour l’entendre jouer. Il faisait également
le buzz sur les réseaux sociaux et sa cagnotte personnelle ne cessait de grossir sur
TikTok.
Les vidéos de ses interprétations faisaient un nombre considérable de vues. La
chance avait enfin tourné ! Hélas…
La voix de Sylvie s’étrangla. Elle désigna du menton le panneau violet accroché au-dessus du
piano. Les gros caractères d’imprimerie délivraient le message auquel Pierre n’avait pu résister :
A VOUS DE JOUER!
Alors quelques-uns sortirent leur téléphone portable. Quelques-autres en firent autant. Puis
d’autres encore. Vingt, trente les imitèrent. Et Pierre fut parmi eux. Son visage apparut sur les
écrans.
Le son du piano emplit la coupole. Dès qu’une vidéo de lui sur You Tube s’éteignait,
une autre reprenait. Les mêmes notes s’enchaînaient encore et encore. Le temps semblait
suspendu. Pierre resta ainsi parmi eux longtemps. Très longtemps. Tel un ange fédérateur.
Grâce à la musique !
A Jean-Pierre Koue Niate dit « Pierre de l’Opéra » ou « Deux-euros » retrouvé mort le 08
novembre 2022 dans une chambre d’hôtel de Limoges.


