« A une note de bonheur » de Mme Iris Rivaldi , lauréate 1er prix du concours de nouvelles 2026 : « La musique et la Paix»

Moineau

À UNE NOTE DU BONHEUR
Au coeur de la forêt, vivait un passereau nommé Tikui. Son plumage, modeste, se confondait avec l’écorce des arbres ; son vol, léger, effleurait à peine la brise. Quant à son chant… c’était juste un frisson perdu sur une feuille.
Or le plus infime des murmures recèle de belles promesses. Ainsi, un soir de pleine lune, tout changea pour Tikui.


Perché sur une branche, Tikui a coutume d’écouter les autres oiseaux saluer le jour naissant alors que lui demeure immobile, le bec clos. Les notes qui flottent lui rappellent tout ce qu’il n’est pas. Son plus grand complexe ? Il ne sait produire qu’un seul son : un « pi », minuscule, répétitif, mélancolique, tel un caillou gris au milieu d’un ruisseau de perles.


Au début, cela ne le dérangeait pas. Encore tout jeunot, entouré de ses frères et soeurs, l’oisillon gazouillait sans se poser de questions.
Mais les jours passent. Ses congénères grandissent, leurs chants s’enrichissent, leurs voix s’affirment. Le « pi » de Tikui n’évolue guère.


Pendant que la nature se transforme en salle d’opéra à ciel ouvert, lui reste dans son coin, silencieux ou presque. Sa différence devient de plus en plus flagrante. Quand le passereau imite le chant de ses voisins, il n’émet rien d’autre que ce pauvre « pi » solitaire.


Un matin, en entendant deux mésanges, il se met à babiller.
– Tiens, t’étais là ? lui lance Zélie.
Tikui se fait encore plus petit qu’il ne l’est.
– On ne t’entend pas, ricane Néa, sa jumelle.
Le malheureux rougit sous ses plumes.
– Je fais ce que je peux… Mon chant… est différent…
– Différent ? Tchou Tchi Tchou ! – c’est ainsi que s’esclaffent les mésanges – Non, mon cher, il est insignifiant. Ton « chant », comme tu l’appelles, fait seulement fuir les limaces !
Néa en remet une louche :
– Tchou Tchi Tchou ! Tu crois qu’on a besoin d’un chanteur sans voix ?
– Ce que vous êtes mauvaises…
– Pffft ! Tu n’as pas ta place parmi nous, voilà tout… siffle Zélie.


Avant de s’éclipser en un tir d’ailes, les filles lui portent l’estocade :

– Tikui, t’as un grain.
– Ton chant, il craint.
– T’es pire qu’une oie
– Tant « pi » pour toooiii !!!
Tikui en reste coi, sa note coincée au fond de la gorge.
Depuis ce jour, Tikui ne cesse de ruminer. Il en veut au ciel, au vent, et même au bon Dieu.


Une nuit, alors que la lune se reflète dans une mare, le petit oiseau se prend à rêver de participer à un karaoké.


Depuis la canopée, il aperçoit une silhouette.
Guidé par la clarté argentée, il descend pour en savoir plus. Ses menues griffes effleurent une racine, et déjà, il glisse vers ce qui n’est autre qu’un vieux rossignol connu sous le nom de Maestro.

Une légende vivante, qui ensorcelle tous les animaux.


– Pourquoi cette mine sombre, l’ami ?
Tikui soupire :
– Je ne sais produire qu’un seul son… On me traite comme un bruit de fond.
– Tu sais, j’ai auditionné des tas de zozos dans ma vie. Tu as sûrement un timbre de voix très rare…
– N’importe quoi… ronchonne Tikui.
– Mais si ! Chante, tu veux bien ?


Tikui hésite. Il n’a pas pépié depuis si longtemps. Il laisse néanmoins échapper son « pi » habituel. Le rossignol se fend alors d’un trille, qui a tout d’un rire en miniature. Tikui en prend ombrage…


– Tu te moques ! Tu es aussi méchant que ces satanées mésanges…
– Méchant, moi ? Oh… Ce que tu es chou quand tu t’énerves ! Ah, mon bel oison, tu n’entends pas ce que j’entends. Et je m’y connais ! Ton chant est si pur…


– C’est ça, ouais…
– Je t’assure, en son genre, il est unique ! Tu as au moins le mérite de ne pas m’arracher les tympans avec des envolées lyriques à deux ronds…


– Très drôle… T’as fait l’école du rire ou le conservatoire ?!
– Rhooo, ne te fâche pas. Tu l’ignores, mais tu as un vrai don.
– Ah bon ? Tu ne serais pas en train de me baratiner pour me refourguer ton dernier album, par hasard ?


Maestro rit sans retenue cette fois.

– Absolument pas. Les bois qui nous entourent regorgent d’artistes, et chacun a sa raison d’être.

En s’écoutant parler, le rossignol s’exalte : C’est peut-être une goutte d’eau dans le désert. Oui mais c’est sa raison d’être… Sa raison d’êêêêtre. Bref, se reprend-il, si t’es partant, je peux t’enseigner à faire résonner ta jolie note avec plein d’autres. Dis-moi… tu pensais à quoi, tout à l’heure, tu avais l’air… ailleurs.


– C’est idiot… mais j’ai toujours voulu chanter à un karaoké. Pour me sentir… apprécié.


Maestro devient carrément hilare.
– Un karaoké ? Crédiou ! Tu es impayable.


Tikui baisse les yeux, plus vexé que jamais.
– Tu te moques encore…
– Mais non ! Tu veux chanter avec les autres, c’est ça ? Alors pourquoi te contenter d’un karaoké ?! Pense grand, mon petit bonhomme !


Le regard de Maestro s’illumine.
– Quoi de plus grand qu’un orchestre ? J’ai créé le mien et je te propose d’en faire partie…


Tikui reste un long moment sur sa réserve.
– Mouais, finit-il par lâcher.


– Cache ta joie, mon garçon… Bon, je prends ça pour un oui. Mais attention ! Ce ne sera pas du gâteau, le prévient le rossignol. Quoi qu’il en soit, je te promets qu’on se souviendra de ton solo à nul autre pareil.


Le jour de son admission dans le groupe, l’émotion submerge le petit oiseau, heureux de côtoyer autant de prodiges. Il fait la connaissance des merles aux roulades flûtées, des linottes aux sons enchanteurs.

Au centre de cette constellation, Maestro veille au grain.

Chef d’orchestre inspiré, il assure la cohésion du tout, et montre à son apprenti comment faire résonner sa note au sein du collectif.


Peu à peu, Tikui gagne en assurance. Son « pi » devient une signature, qui donne un supplément d’âme à l’ensemble.


À chaque lever du jour, il s’élance au-dessus des musiciens, prêt à donner le « la », enfin le « pi ».

Ses compagnons retiennent leur souffle, impatients d’entendre cette ouverture. Un noeud d’émotion lui serre toujours la gorge, puis, dès que sa note fuse, l’oiseau fait sensation. Le rossignol a tenu parole : Tikui rappelle que le miracle n’est pas de devenir un chanteur à la voix d’or, mais de toucher les coeurs.

Il suffit d’une note pour tutoyer le bonheur, cette paix discrète offerte au monde, capable de vraiment changer la donne.


À présent, le petit oiseau n’en veut plus ni aux mésanges ni au bon Dieu, car il sait que chacun a sa place, sur terre comme dans les airs, dès lors qu’on trouve sa voie… et sa voix.